Dans cet article, nous allons essayer de décrire ce qu'impliquent les infrastructures du numérique et ce que disent ou plutôt masquent les imaginaires du « progrès » qui les accompagnent.
Pour commencer, nous remercions Les Déroutantes de nous avoir convié·es à cette pause pour réfléchir aux enjeux politiques des infrastructures et aux luttes que nous menons contre certaines d’entre elles.
Nous sommes un collectif marseillais nommé Le Nuage était sous nos pieds. Ce nom est très inspiré d’un autre collectif en Espagne qui lutte contre un data center Meta dans la vallée de Talaveira de la Reina, au Sud de Madrid appelé Tu Nube Seca Mi Rio, « Ton nuage assèche ma rivière ». Là-bas, l'entreprise Meta, propriétaire de Facebook et Instagram prévoit de détourner le réseau d'eau potable ainsi qu'un affluent de la Manche pour y refroidir son méga data center « hyperscale », dans la région aride de Castille la Manche, qui souffre déjà de pénurie estivale pour les habitant·es et l'agriculture.
Pour nous prendre ce nom, « Le Nuage était sous nos pieds », c’était à la fois rappeler que le « cloud » est partout sous nos pieds : 99 % de la donnée mondiale circule par les câbles qui passent sous la terre et au fond des mers, mais aussi redire que le « cloud », c'est à dire les ordinateurs géants bétonnés en surchauffe qu’on appelle data center, sont totalement dépendants de ce qu’on extrait du sol, et tributaires d’un extractivisme toujours plus débridé.
Les infrastructures du numérique à Marseille
Pourquoi Marseille ?
Quand on a commencé à enquêter sur l’impact des infrastructures du numérique à Marseille, on ignorait totalement que Marseille était un nœud important du numérique mondial : entre 2015 et aujourd’hui, Marseille est passée de quarante-quatrième à cinquième hub mondial du trafic de données. Cela signifie que c'est le cinquième point au monde où transitent le plus de données par voie cablières.
Cette évolution est rendue possible par la présence de 18 câbles intercontinentaux connectés à Marseille. Mais elle est surtout due à une stratégie d’expansion économique axée sur la prédation sur le marché du numérique africain. Cette stratégie est pilotée par les acteurs du numérique dominants (surtout représentés par des multinationales étasuniennes) en totale complicité avec l’État français et l’Union Européenne. Marseille est ainsi devenue la porte d'entrée européenne pour la donnée provenant d'Afrique, mais aussi d'Asie et du Moyen-Orient.
Au point d'arrivée de ces câbles, dans le grand port de Marseille, Digital Realty, leader mondial de Data Center dits de « colocation » y a vu une opportunité pour développer un marché. Dans une zone où le foncier était relativement peu cher, avec des pouvoirs publics locaux peu regardants et bénéficiant du réseau électrique français à la fois disponible et bon marché, l’entreprise Nord-Américaine, a décidé d’y implanter massivement ses data center.
C'est quoi les infrastructures du numérique ?
Pour le dire simplement, c'est un réseau globalisé de data center connectés entre eux par des câbles de fibres optiques, reliés à des terminaux individuels ou collectifs via des points d'échanges, des cables posés par les fournisseurs, jusqu'à des modems ou autres bornes wi-fi, avec un rôle singulier pour les satellites qui, s'ils ne semblent pas si importants d'un point de vue quantitatif, ont des utilités stratégiques centrales, notamment du point de vue militaire et économique.
L'un des points clés, ce sont les data centers. Grossièrement, un data center est un bâtiment en béton armé où sont entreposés des racks à serveurs, qu'on pourrait comparer à des armoires remplies de gros ordinateurs, qui peuvent être des dizaines de milliers, voire plus. Stocker autant d'ordinateurs a des conséquences importantes, en effet :
- C'est extrêmement lourd et ça demande des constructions très solides, ce qui consomme de plus en plus de verre, de béton et d'acier, faisant entrer les lobbies du BTP dans la course aux data centers.
- Ça consomme énormément d’électricité, et pour assurer l’absence de coupure les opérateurs mettent en place une triple redondance : en France, par exemple, en plus d'un double raccordement au réseau électrique, les opérateurs installent des générateurs de secours avec des cuves de combustible (fioul ou HVO) et des batteries au lithium, permettant de maintenir le data center actif le temps que les générateurs se mettent en route.
- Ça surchauffe, il faut donc des systèmes de refroidissements importants. Ceux-ci sont souvent basés sur des ressources importantes en eau pour extraire les calories, ou sur des systèmes de refroidissements type climatiseurs, avec des fluides frigorigènes, de l'eau glycolée et de l'électricité, avec dans tous les cas une production d'énergie thermique à dissoudre d'une manière ou d'une autre. En résumé, on consomme massivement de l'eau, de l'électricité, des fluides frigorigènes et on rejette de la chaleur.
En somme, les data center sont de très gros ordinateurs bétonnés, avec de grandes puissances de calcul, des capacités de stockage de donnée et des logiciels. Ces data center sont interconnectés par des câbles sous-marins et terrestres, composés de fibre de verre dopée au germanium. C’est à ce réseau que sont branchées nos box internet. Si nous pouvons nous connecter à internet, c'est parce que nos terminaux numériques sont liés matériellement à ce réseau d’ordinateurs géants mondialisé qui combine données, logiciels, puissance de calcul, et nos ordinateurs individuels devient l'interface par laquelle nous interagissons avec ces ordinateurs via le réseau. Souvent, nos navigations sur le réseau demandent de recomposer des informations réparties sur différents data center parfois dupliqués sur plusieurs continents, avec des logiciels qui sont hébergés dans encore d’autres data center. C’est ce qu’on appelle les content delivery network.
Dans les data center dits de colocation, ce sont des entreprises spécialisées qui prennent en charge la production et la maintenance de l’immobilier, c’est à dire d'un bâtiment capable d'accueillir une demande électrique intense, qui peut être refroidi 24 heures sur 24, et cette entreprise loue des espaces pour que d'autres entreprises y installent ses baies de serveurs. Les "colocataires" peuvent être des grandes entreprises de la tech comme les GAFAM, qui réservent des ailes entières, mais aussi de plus petites entreprises de la tech ou autre qui ne loueront qu'une place dans un rack, ou encore des administrations publiques qui auront des salles séparées. C’est ce que nous avons à Marseille, où Digital Realty se vante d’accueillir les serveurs de Disney +, Zoom, mais aussi de Thalès, de Microsoft, ou même des serveurs de l’État opérés par des entreprises conjointes entre Google et Orange par exemple.
Pour la construction de ces data center à Marseille, et c'est assez similaire à de nombreux autres cas, nous observons une triple prédation : prédation foncière, prédation sur la ressource en eau et prédation sur la ressource en électricité. Si ces aspects vous intéressent dans le détail, n’hésitez pas à aller consulter l’enquête que nous avons réalisée et publiée sur le site de la Quadrature du Net.
Infrastructures, surcouche, méta-secteur
Après cette longue introduction, nous vous proposons d’entrer dans le vif du sujet proposé, avec cette question qui nous a été posée pour la préparation de cette table ronde : "Comment penser les infrastructures en lien avec les imaginaires qu’elles véhiculent de progrès, de connexion, de lien, etc." Pour commencer à répondre à cette question, nous aimerions préciser de quelle manière il nous semble pertinent de parler d'infrastructures du numérique.
Infrastructures
Premier élément de réflexion : ce qu’on appelle les « infrastructures du numérique », donc ce réseau globalisé que nous venons de présenter, a bien une fonction infrastructurelle : c’est ce réseau qui permet à l’internet dominant de fonctionner de la manière dont il fonctionne actuellement. Il est la condition de possibilité du développement des formes contemporaines du numérique, basé sur la captation massive de données comme matière première de l'accumulation numérique de capital nécessitant toujours plus de capacités de stockage et de calul. Son fonctionnement infrastrucuturel détermine un certain rapport à la donnée et donc la trajectoire de développement du numérique comme les réseaux autoroutiers fabriquent un certains rapport à la mobilité et donc un développement spécifique du secteur automobile. La métaphore des « autoroutes de l’information » n’est donc pas absurde si l’on pense les infrastructures comme des projets politiques et non sous une forme de neutralité technique qui serait tourné vers l'intérêt général.
Il y a donc une pertinence à observer ces infrastructures du numérique dans les rapports de force qu’elles produisent, les modes d’existences qu’elles imposent, les dépendances qu’elles fabriquent.
Mais il nous paraît important de nommer deux autres dimensions pour qualifier les infrastructures du numérique, qui probablement n'en font pas un type radicalement différent d'infrastructure, mais qui nous semble les singulariser. Selon nous, elles se distinguent par une dimension de méta-secteur industriel et la dimension qu’on appellera pour l’instant, faute de mieux « surcouche ». Ces deux dimensions sont fort probablement présentes dans toutes formes d'infrastructures, mais paraissent particulièrement saillantes lorsque l'on évoque les infrastructures du numérique.
Méta-secteur
Ce que essayons de révéler en parlant de méta-secteur, c’est que l’industrie du numérique recompose ou cherche à recomposer en profondeur tous les autres secteurs industriels, tous les autres systèmes infrastructurels, mais aussi tous les systèmes de gouvernance, de services publics, et même nos activités de loisir, nos manières d’aimer et de faire société.
Si toutes les infrastructures ont une fonction de réorganisation du champ du social, il nous paraît que le numérique à une visée de transformation radicale de toutes nos pratiques, cherchant à se rendre indispensable et incontournable dans l'entièreté des pratiques et des quotidiennetés de nos sociétés. C’est un sujet absolument immense, et on ne pourra évidemment pas le traiter dans son ensemble. On peut nommer le développement de la gouvernance algorithmique à la fois dans les services publics avec les algorithmes de la Caisse d’Allocation Familiale ou de Parcoursup (1) et dans le privé avec les nouvelles formes d'aliénation et de contrôle des travailleur·ses, ce « taylorisme augmenté » (2) qui est connu pour les entrepôts d’Amazon mais touche en réalité de plus en plus de salarié·es dans des secteurs très divers.
On peut nommer l’uberisation de nombreux secteurs professionnels, on peut nommer l’agriculture dite de « précision » basée sur des collectes intenses de données sur les exploitations, on peut nommer la gestion dite « intelligente » des flux (automobiles, électriques, d’eau), les outils d'aide à la décision médicale, les outils de prises de rendez-vous en ligne, on peut nommer la technologisation intense des modes de surveillances et bien sur de la guerre. Désormais, quel que soit le problème social, économique ou écologique, on envisage une solution technologique : l’IA se présente comme la réponse, quel que soit le problème. L'OMS perd 20% de ses financements à cause de Trump ? On va faire mieux avec moins, on va faire IA, quand bien même nous enrichirions ceux-là même qui ont mis Trump au pouvoir.
Aucune de ces "réponses IA" ne se fait sans luttes ni résistances, mais les champs sont tellement variés qu’il paraît parfois complexe de poser des actions communes. Notre hypothèse : viser les infrastructures de ce méta-secteur pourrait être une manière de tenir toutes ces revendications ensemble. Reste encore à les construire et les mettre en commun.
Surcouche
Le numérique ne peut exister que dans un cadre capitaliste mondialisé préexistant, avec des chaînes de valeurs extractivistes, des formes de domination que le numérique va épouser, et avec lesquelles il s’hybride. Il n’y a pas de numérique possible sans mines de cuivre au Chili, de tantale en République Démocratique du Congo (3), sans chaîne d’extraction et de raffinage du germanium en Chine, d’Or au Soudan, sans les fonderies de puces internationalisées, leurs alliages de métaux spécifiques, sans les centres de recherches et développement de la Silicon Valley ou les capital-risqueurs d'extrême droite, sans des aciéries spécialisées, sans un système de production énergétique intense (nucléaire ou fossile) .
Il faut extraire tout ça, acheminer tout ça, assembler tout ça, et tout ce processus est organisé par des marchés financiers, des conflits armés, des droits de douanes, etc. La complexité des chaînes de valeur sur lesquelles reposent ces infrastructures du numérique les rend extrêmement dépendantes à un état spécifique de l’ordre mondial organisé sur le pillage généralisé des ressources et sur l’organisation de la domestication de la force de travail dans les pays des Sud.
Ces conditions de possibilité de l’émergence des infrastructures du numérique devraient être au centre des discussions, mais la dynamique de naturalisation des infrastructures contribue à les invisibiliser. Pour le redire autrement : ces infrastructures ne pourraient pas exister sans l'enchevêtrement mondialisé de toutes les autres. Aucun état ne pourrait faire un data center seul avec ses propres ressources. Les besoins de ces infrastructures ont des conséquences géopolitiques particulièrement lourdes, et impliquent donc des résistances profondément internationalistes.
Progrès technologique
Maintenant que nous avons cherché à mieux comprendre ce que la spécificité des infrastructures du numérique nous oblige à penser, voyons comment elles permettent de questionner les imaginaires véhiculés par la notion de progrès.
Le progrès comme positionnement économique et géopolitique
Lorsqu’on observe ces infrastructures du numérique en détail, il paraît évident que le moteur du progrès n’est pas le bien commun. Si par « progrès » on entend l’innovation technologique qui rend obsolète l’ancien, le progrès est alors une partie intégrante de la compétition entre puissance impérialiste et économique. On le voit bien : la course à l’innovation digitale est aujourd’hui centrale dans toutes les grandes questions géopolitiques. Certain·es penseur·euses ont analysé les cycles du capitalisme à travers les "ondes technologiques"(4), posant que chaque "onde technologique" demande d’organiser ses expert·es, ses industries, ses politiques, ses ressources naturelles, ses chaînes d’approvisionnement, en vue d’assurer sa position dans l’ordre mondial. Ces ondes serait des grandes phases de l'histoire économique où une innovation majeure déclenche un cycle de croissance, d'investissement et de bouleversements sociaux. Elles ont pu être le métier à tisser, la machine à vapeur, le moteur à explosion thermique, l'électricité, les technologies de l’information et de la communication.
Maîtriser l'onde technologique est alors un enjeux majeur pour les puissances impériales qui veulent assurer leur position dans l'ordre mondial. Maîtriser une technologie, c’est maîtriser la recherche qui la concerne, c’est en maîtriser les normes techniques, c’est en maîtriser les segments essentiels de sa production, c'est fabriquer les "leaders mondiaux" du secteur, etc. Évidemment, ces ondes technologiques n'ont rien de naturelles, elles sont fabriquées et entretenues par les acteur·ices, (entreprises, investisseurs, gouvernements, publicistes, etc...) qui investissent un champ comme une potentielle onde technologique. Il y a là une dimension spéculative liée à la dynamique de l'accumulation capitaliste et son besoin de croissance sans limite.
C’est bien ce qu’on voit sur les questions du numérique, avec aujourd’hui cette obsession particulière de l’Intelligence Artificielle: c’est une course pour maîtriser l'onde technologique. Prenons les tensions entre la Chine et les États-Unis: les dirigeants étasuniens n’ont pas supporté que Huawei soit leader sur la 5G, ou prenons les tensions autour de Taiwan qui se clarifient quand on prend acte de la présence de l’usine TSMC qui fabrique les puces graphiques d’Intel, Nvidia ou autres, qui sont les puces les plus avancées techniquement, ou prenons encore les annonces d'investissements faramineux dans la recherche en IA française. Le progrès c’est avant tout ça : se positionner par rapport aux autres puissances dans les guerres commerciales impérialistes. L’objectif c’est la fabrique de la domination par la mise en dépendance technique, ou pour celleux qui auraient "raté le train" de fabriquer des zones d'innovation qui permettent de résister à la suprématie des autres puissances. (5)
Si l’Union Européenne peine tant à imposer les GAFAM ou à réguler le numérique, c’est en partie parce qu’elle est dans une situation de dépendance technologique. Les données de santé des français·es ou de l’armée allemande sont hébergées par le cloud de Microsoft. Les entreprises comme les administrations et les services publics européens utilisent massivement les outils technologiques, les capacités de stockage et la puissance de calcul étasunienne, malgré toutes les déclarations sur la "souveraineté numérique" (6). C'est une des raisons pour lesquelles Macron, lors du sommet de l’IA à Paris en février 2025, opposait au « Drill, baby, drill » de Trump, un « plug, baby, plug », invitant tout les investisseurs à venir brancher leurs data center au puissant réseau électrique nucléarisé de France.
La course au « progrès » est ici une condition pour ne pas être déclassé de son rang parmi les puissances mondiales, et elle se traduit par une régression de toutes les régulations écologiques et démocratiques - nous avons fait une série d'articles autour du projet de loi simplification de la vie économique, visibles sur le site de la Quadrature du Net à ce sujet.
Le progrès comme mise en dépendance
Il est intéressant de voir à quel point l’imaginaire du progrès, même dans sa version critique, évite de prendre en compte les conditions de production comme implications matérielles, écologiques et sociales. Quand on réfléchit au développement contemporain de l’IA, il faut avoir tout ça en tête et on doit se poser la question de savoir si c’est réellement un "progrès" ou non et au bénéfice de qui. C'est le cœur du débat.
Les arguments récurrents de la marche inarrêtable du progrès ressortent comme à l’émergence de chaque innovation technologique: « A l’époque, Platon critiquait déja l’écriture parce que l’écriture allait affecter nos capacités mémorielles ». "C'est un outil, un outil, ça dépend toujours de comment tu l'utilises » « De toute façon ça va arriver ». Sans parler des disqualifications simplistes sur le «modèle amish». Tout çeci accompagné d’un enthousiasme médiatique général sur les potentialités quasi magiques de la nouvelle technologie.
Jamais ne sont mentionné·es les centaines de millions de travailleur·ses du clic nécessaires pour faire tourner les IA, jamais ne sont mentionnées les dimensions infrastructurelles, géopolitiques, écologiques, et coloniales dont nous venons de parler. Dans le débat public, quand on parle de l'IA, on pense Chat GPT. On pense chatbot. On parle de propriété intellectuelle, de droit d'auteur, d'impact sur l'éducation, éventuellement sur la disparition de certains emplois, etc.
Il ne s'agit pas ici de dire que ces débats ou ces questions sont sans importance, elles sont très importantes, mais elles sont aussi une diversion. L'Intelligence Artificielle est un mot un peu fourre-tout qui regroupe des champs de recherches très variés. Ce n'est pas pour les chatbot que les financements massifs sont tombés et que des projets de lois de simplification de la vie économique passent pour faciliter l'implantation de data center dédiés IA en France. ChatGPT, c'est un peu le débouché commercial gadget qui fabrique l'acceptabilité sociale de l'IA. "Vous voulez bien de l'IA, puisque vous utilisez ChatGPT ! " Parce qu'on utilise ChatGPT pour parler de nos peines de coeur, nous serions aussi impliqué·e·s dans le développement de l'IA. L'industriel dilue sa responsabilité en prétendant répondre à une demande sociale. Et cette production de discours déresponsabilisants vaut aussi au-delà de l'IA : c'est à cause des vidéos de chats que l'on construit des data centers - nouvel avatar du stéréotype sexiste de la consommatrice compulsive ou vieille dame à chat qui serait la vraie coupable de tous les dégats occasionnés par le capitalisme...
L'intelligence artificielle et le développement numérique, s'inscrivent bien au-delà des usages des consommateur·ices individuel·les dans la prolongation de la dimension "méta-secteur" que nous évoquions plus tôt. Son développement est fortement poussé par le complexe militaro-industriel, dans un continuum qui va des technologies de surveillance policières aux pratiques génocidaires (la campagne No Tech For Apartheid a largement démontré les liens entre IA et le génocide en Palestine). Il s'inscrit comme un nouveau paradigme industriel provoquant l'obsolescence des corps, des compétences, des savoirs et des pratiques, intensifiant toujours plus l'exploitation des travailleur·ses et dans des techniques de biopouvoir : publicité ciblée, bulle filtrante informationnelle, gouvernance algorithmique, gestion des flux, etc.
L'imaginaire d'internet comme espace de liberté, et du numérique comme outil d'optimisation de toute notre vie matérielle masque la réalité des dépendances aux grandes plateformes du numérique qui sont produites par ces infrastructures. Il est aujourd'hui pratiquement impossible de vivre sans que nos actions en ligne ne bénéficient à un milliardaire de la tech. Nos données ne sont pas à nous, et l'espace ouvert du cloud où elles sont stockées appartient aux géants de la tech, comme le travail du livreur "indépendant" d'Uber appartient à la plateforme. Les infrastructures du numérique ne sont pas qu'un outil, elles sont un milieu vital par lequel passe presque toute nos actions les plus banales : produire, vendre, communiquer ou apprendre. Et à l'inverse du capitalisme classique industriel, l'accès est verrouillé, on ne peut pas changer d'usine ou de fournisseurs, c'est un écosystème dont nous sommes rendus captifs, et tout ce qu'on y fait enrichit le propriétaire de la plateforme qui en coordonne les usages en lui assurant une rente basé sur le contrôle de ces territoires numériques.
Ce "progrès" amène certain·es penseur·ses (7) à parler de "techno-féodalisme", comme une zone de sortie du capitalisme où la relation entre les puissances oligopolistiques du numérique et les populations est plus proche de la relation entre un seigneur et ses serfs que du·de la consommateur·ice classique. Progrès ou pas ? Ça dépend pour qui...
Conclusion
Quand on essaie de penser les infrastructures du numérique au-delà de ses promesses de liberté, de vitesse et de sociabilité virtuelle, on se retrouve en face d'immenses projets inutiles pour les citoyen·nes mais extraordinairement puissants comme dispositifs de capture de la valeur. Ce sont de nouvelles infrastructures de la domination faites de béton, de métaux et d'exploitation dissimulées par une prétention à une virtualité éthérée, "dématérialisée". On espère vous avoir montré qu'il n'en est rien : ne pouvant reposer que sur la violence impérialiste et l'exploitation à chaque niveau d'une chaîne de production globale, il ne peut y avoir de numérique propre.
Comme on empêche la construction d'une route inutile et coûteuse, luttons contre la construction des infrastructures du numérique que l'on voudrait nous imposer.
Merci de votre attention.
Notes
Ce texte a été écrit pour être lu lors du festival des Deroutantes au printemps 2025.
- Contre-histoire d'internet, Félix Treguer, Agone, 2023.
- Un Taylorisme Augmenté, Juan Sebastian Carbonell, Amsterdam 2025.
- La ruée minière au XXIème siècle, Célia Izoard, Seuil, 2024 ; Barbarie numérique : le Congo sacrifié pour un monde connecté, Fabien Lebrun, L'échappée, 2024.
- The Digital Innovation Race, Rikap & Lundvall. Palgrave macmillan, 2021
- Chine/Etats-Unis, le capitalisme contre la mondialisation , Benjamin Bürbaumer, La Découverte, 2024.
- Géopolitique du numérique, l'impérialisme à pas de géant. Ophélie Coelho, Editions de l'atelier, 2023.
- Technoféodalisme, Cédric Durand, La Découverte, 2020.