Édito

Édito

On a cru pendant longtemps que les données volaient dans les airs. D'une façon magique. Une quantité infinie d’informations contre un seul clic ; nos données dématérialisées, accessibles quelque part dans l’éther du cloud ; smartphones et ordinateurs propulsés au rang d’organes vitaux en un laps de temps record - et dont le fonctionnement réel demeure, pour la plupart d’entre nous, d’une parfaite opacité. Cependant, le développement exponentiel des infrastructures du numérique rend difficilement dissimulable les ravages humains et environnementaux qui lui sont nécessaires.

Pour refuser les dépendances que les infrastructures du numérique façonnent, il s’agit de lutter contre l’envers du « dématérialisé » ; il s’agit de reposer la question du numérique à l’endroit. Suivre les câbles sous-marins, qui se prolongent sous la terre jusqu'aux data-centers, dont la prolifération s'organise avec la complicité des pouvoirs publics. Comprendre ce qui se mobilise lorsque nous agitons le bout des doigts sur nos écrans, ce qui voyage, pollue, chauffe, creuse, exploite, en regardant sous nos pieds.

Là, à Pont-à-Mousson : une plaque en fonte qui troue le goudron, nommée « regard », estampillée « télécom », où se lovent les câbles qui transportent les informations à l'échelle de la planète. Des fils dont l’âme est de verre, qui transmettent les données à la vitesse de la lumière. Ils prolongent sous nos pieds les grands câbles sous-marins qui, déroulés au fond des océans, relient les continents. Sur nos plages, leurs chambres d'atterrissement.

Au point de croisement de ces « autoroutes de l'information » : les data centers. Des méga-ordinateurs bétonnés en surchauffe qui renferment des milliers de serveurs et rendent possible le capitalisme contemporain : le trading à haute fréquence, la publicité ciblée et le pistage de données personnelles, la smart-city, l’agriculture connectée, le contrôle social et la surveillance algorithmique, l'intelligence artificielle générative. Des « services » à n’en plus finir, imposés, marchandés, marketés, au détriment de nos territoires et nos vies, sous l'égide et au profit des plus grandes multinationales au service des puissances impérialistes.

Puis, dans ces serveurs, des millions de puces et composants électroniques, des puces faites de minéraux : du silicium, du gallium, de l’or, du cuivre, du coltan, du lithium, du cobalt … À nouveau sous nos pieds, on déchire la terre pour en extraire ce qui depuis longtemps sommeille. Une extraction qui a le prix du sang, entachée des conflits qu’elle déclenche dans les pays où l'industrie numérique rejoue encore et toujours la colonisation. Ces minerais qui deviennent puces, qui deviennent gadgets, qui deviennent armes et autres instruments au service des pouvoirs politiques, militaires et industriels.

Il n’y a pas de fatalité au « tout numérique ». Nous pouvons reprendre le contrôle. Nous devons nous organiser pour résister et mettre un terme à la destruction socio-environnementale que la trajectoire dominante de l'informatique occasionne. Nous pouvons, toutes ensemble, imaginer d’autres mondes possibles.