Construire des luttes contre les infrastructures du numérique

26 août 2025

Construire des luttes contre les infrastructures du numérique
Le collectif Le Nuage était sous nos pieds est un groupe formé par des personnes qui viennent des luttes de l'eau, des luttes du numérique, des luttes écolo et des luttes anticapitalistes. Nous nous sommes rassemblés à travers la prise de conscience qu'il y avait un opérateur étasunien singulier, Digital Reality, qui avait pour intention de faire de Marseille son comptoir méditerranéen de data centers.
À partir de notre terrain de lutte, nous proposons de tirer quelques éléments de réflexion sur les stratégies à construire autour des luttes contre les infrastructures du numériques.

Marseille, le comptoir méditerranéen de Digital Realty

Digital Realty a jeté son dévolu sur Marseille dès 2015 pour en faire un point central dans sa stratégie mondiale d'expansion d'infrastructures du numérique, notamment pour s'implanter sur les marchés européens et africains. Cette stratégie s'est notamment consolidée lors du rachat de son concurrent néerlandais Interxion et l'ensemble de ses 55 data centers européens en 2019, dont 4 à Marseille, pour 8,5 milliards de dollars.

L'entreprise étasunienne Digital Realty, le leader mondial des data centers de colocation

Digital Realty est une multinationale étasunienne spécialisée dans la construction de data centers de colocation, dont elle est l'un de leader à échelle mondiale. Les data centers de colocation sont une catégorie spécifique de data center. Il s'agit de data centers construits par des opérateurs immobiliers qui prennent en charge l'enveloppe du bâtiment, ses raccordements, la maintenance et la sécurité. Ils vont ensuite y louer soit des serveurs prêts à l'emploi, soit des salles blanches dans lesquelles les clients vont venir y déposer leurs propres baies de serveurs.

Des entreprises se sont spécialisées dans les data centers de colocation, comme Digital Realty, Data 4 ou Equinix. Elles ont un large panel de clients : des petites entreprises, des institutions, des services de l'État, mais aussi des mastodontes de la pub, de l'IA, des plateformes comme Netflix ou Uber, et surtout les big tech, comme Google, Microsoft, Amazon et Meta.

Les data centers à Marseille

Avant que Digital Realty n'arrive sur le territoire marseillais, il y avait déjà quelques data centers de petite ou moyenne taille, comme celui de TDF de 600 m² vers Aix-en-Provence, encore celui de Telehouse et Free Pro -Opcore de 2 000 m2 à Saint-Henri, dans le 16ème arrondissement de Marseille ou le data center technique de Orange à Saint-Mauront dans le 3ème arrondissement.

Le premier data center de Digital Realty, situé en pleine ville en face de l'Hopital Européen fait 6 000 m2. Les suivants, tous situés dans l'enceinte du Grand Port Maritime de Marseille font 4 000m2 (MRS2), 7 000m2 (MRS3), 6 700m2 (MRS4). Celui en cours construction actuellement à l'emplacement de l'ancien silo à sucre dans le Grand Port Maritime de Marseille également, fera 11 000 m2. Quant à MRS6, le 6ème data center du groupe dans les Bouches-du-Rhône et dont l'enquête publique s'est terminée en novembre 2025 sur la commune de Bouc-Bel-Air, un foncier de 110 000 m2 a été acquis et le data center fera 26 000m2.

Voici une carte réalisée par le collectif et qui permet de voir les infrastructures dont nous parlons.

Voir en plein écran

L'effet magnet - la constitution de hubs et de cluster de data centers

Le fait que les data centers "attirent" d'autres data centers et poussent d'autres opérateurs à se lancer dans la course à Marseille est ce qu'on appelle "l'effet magnet" (aimant). Les opérateurs cherchent à mutualiser les investissements et les infrastructures, notamment électriques, et partout dans le monde on voit se constituer d'immense zones exclusivement dédiées aux data centers. Dans la tristement nommée "capitale mondiale des data center", Ashburn en Virginie (USA), il y a 200 data centers construits et 117 en projet.

Une dizaine de projets en cours sur le territoire marseillais

Ainsi, en ce moment à Marseille il y a un projet de data center couplé à un entrepôt logistique mené par l'entreprise britannique Segro Logistics (qui sera probablement rétrocédé à Microsoft ou Amazon) contre lequel nous nous sommes mobilisés aux côtés d'autres associations et habitant·e·s en mars 2025.

Dans la zone de Plan-de-Campagne, située au Nord de Marseille, en plus de MRS6 de Digital Realty à Bouc-Bel-Air, pas moins de 9 projets (4 validés, et 5 en cours d'instruction) sont dans les tuyaux selon RTE, le gestionnaire du réseau.

Il y a aussi un data center de 22 000m2 et 70 MW, porté par la société japonaise Telehouse en cours d'enquête publique aux Pennes-Mirabeau, à une dizaine de kilomètre de Marseille. Un autre projet a été annoncé par l'entreprise française Sesterce sur la commune de Gardanne. La centrale thermique de Gardanne-Meyreuil et l'aérodrome de Aix-les-Milles font parti des "sites clefs en main" proposés par le gouvernement aux industriels pour y construire des centres de données.

On voit donc l'explosion nette du nombre de projets de data centers autour de Marseille. Et cette impulsion a été lancée par Digital Reality.

Pourquoi Digital Realty a choisit Marseille ?

Notamment pour la complicité des collectivités territoriales, la taxation avantageuse du Grand Port Maritime de Marseille, les réductions sur les tarifs de l'électricité (TICFE)- mais aussi pour la présence des câbles sous-marins intercontinentaux stratégiques. Il y a plus de 18 câbles de fibre optique intercontinentaux qui partent de Singapour, d'Amérique du Sud, qui font le tour de l'Afrique, etc, qui arrivent à Marseille et qui sont relié avec tout le nord de l'Europe de l'Ouest à travers l'axe Rhin-Rhône.

Visibiliser l'impact des data centers

Quand le collectif Le Nuage s'est lancé, on s'est rendu compte que le sujet des data centers n'était absolument pas discuté à Marseille. Nous, habitant·e·s, n'avions aucune idée du grand projet que cette multinationale étasunienne avait pour notre ville.

Nous avons fait beaucoup de stratégies de visibilisation, on a beaucoup poussé pour que le sujet soit couvert dans les médias, à travers des conférences de presse, à travers la participation à toutes les enquêtes publiques auxquelles on pouvait répondre. On a organisé un festival sur 3 jours en novembre 2024, des balades-conférencées dans la ville etc. On a essayé de matérialiser cet enjeu, pour faire sentir qu'il y avait un véritable problème autour de la prolifération data centers à Marseille.

À partir du constat de la prédation de Digital Realty sur Marseille et ses environs, on a commencé à enquêter, à essayer de comprendre et élargir - notamment vers l'Ile-de-France, qui reste, c'est important de le rappeler, le territoire où il y a le plus de data centers en France.

L'objet technique "data center" était à la croisée d'énormément d'enjeux qui nous touchent et qui nous importent politiquement.

Les impacts territoriaux

La première chose qu'on a commencé à documenter, ce sont les impacts territoriaux des infrastructures du numérique. Un article sur le site de la Quadrature du Net restitu notre enquête.

Pour le dire rapidement, on parle souvent d'une triple prédation et d'une série de nuisances.

La triple prédation est celle exercée sur :

  • le réseau électrique,
  • sur l'eau,
  • le foncier.

Un data centers présente des dangerosités évidement non-négligeables. Les nuisances, ce sont :

  • la production de chaleur (un data center ce sont des centaines de milliers de serveurs et de puces en surchauffe),
  • les nuisances sonores,
  • les pollutions aux particules fines,
  • des fuites de gaz issus des groupes froids,
  • les potentiels incendies des batteries au lithium ou des cuves de fioul.
Le foncier

Rapporté au nombre de m2 de foncier occupés, les data centers ne produisent que très peu d'emplois. À titre d'exemple, le futur data center marseillais de Digital Realty, MRS5 va employer seulement 40 personnes sur près de 11 000m2. Le data center PAR08 à La Courneuve, "le plus gros data center de France" couvre 40 000m2 et Digital Realty y emploie seulement 43 personnes.

Pour donner un ordre d'idée, en 2024 l'entreprise employait 250 personnes en France, pour près de 300 millions d'euros de chiffre d'affaire, avec une croissance annuelle entre 20 et 30%. Ses 17 data centers opérationnels (13 en Ile-de-France, 4 à Marseille) occupent plus de 111 000m2 de terrain foncier.

C'est un secteur rentable - selon le dirigeant de Digital Realty en France, Fabrice Coquio, au global dans le monde, la société réalise avec ses 328 data centers, un chiffre d'affaire de 6 milliards de dollars - pour 60 milliards de dollars de capitalisation boursière - la société réalise 1 million de dollars de chiffres d'affaire par employés.

L'eau

Les technologies de refroidissement changent en fonction des contextes. L'eau est utilisée pour refroidir les data centers, à la place ou en complément à des technologies plus classiques de climatisation électrique. Dans certains pays comme en Espagne ou au Chili, c'est un enjeux majeur. Aux Etats-Unis, 58% des data centers sont construits dans des zones de stress hydrique élevé ou très élevé. Google a révélé avoir prélevé 28 milliards de litres d’eau en 2023 , dont les deux tiers sont de l’eau potable pour refroidir ses data centers. Au global, les data centers ont consommé plus de 560 milliards de litres d’eau à l’échelle mondiale en 2023. Un chiffre qui pourrait plus que doubler d’ici à 2030.

À Marseille, c'est une ancienne galerie minière souterraine d'eau qualité potable, la Galerie à la Mer de Gardanne, qui est détournée pour refroidir les data centers de Digital Realty, alors qu'elle pourrait servir d'autres usages. Ce système a d'ailleurs été co-financé par des fonds publics de l'ADEME et de la Région sud. Durant l'enquête publique, les mairies des communes traversées par la galerie proposaient de l'utiliser pour arroser les parcs municipaux, pour les projets d'agriculture urbaine ou comme réserve pour les incendies. Dans une région extrêmement sèche comme Marseille, très dépendante des apports d'eau extérieurs, ces conflits d'usages pourraient être amenés à s'intensifier.

Mais il faut admettre que ce n'est sans doute pas à Marseille que la prédation sur l'eau est la plus importante. Et si Digital Realty fait beaucoup de marketing et de greenwashing mensonger sur ce système de refroidissement qu'elle a rebaptisé river cooling il ne constitue en réalité qu'une infime partie des technologies de refroidissement de ses bâtiments. Par exemple son utilisation permet de réduire de seulement 4,33% la consommation d'électricité totale du futur data center MRS5.

En France, la majorité des technologies de refroidissement sont basées sur l'électricité - et fonctionnent avec des fluides frigorigènes - dont le journal d'investigation marseillais Marsactu à montré que les cuves pouvaient fuir à Marseille. Digital Realty a en effet été mis en demeure par la Préfecture des Bouches-du-Rhône pour avoir négligé de réparer les fuites sur les cuves du data center MRS3, émettant 1080 tonnes de CO2 de pollution en gaz fluorés en trois ans.

L'énergie

Ces technologies de refroidissement ne sont pas le poste principal de consommation énergétique. Ce qui consomment le plus, ce sont les serveurs et les puces qui tournent en permanence.

Le réseau électrique français et son parc nucléaire sont l'argument de vente principal d'Emmanuel Macron pour espérer attirer les investisseurs étasuniens ou des Emirats Arabes Unis pour développer les infrastructures d'Internet et de l'intelligence artificielle sur le territoire national.

À Marseille, cette prédation est la plus problématique, et va engendrer des conflits d'usages importants. On insiste sur l'exemple de Marseille, parce que c'est là que nous avons enquêté, mais en se penchant sur les autres territoires, notamment en Ile-de-France, on se rend compte que les mécanismes sont assez similaires.

Les conflits d'usage sur l'électricité

A Marseille, c'est un conflit d'usage avec l'électrification des quais qui a émergé.

Dans les quartiers Nord, les navires de fret ou de croisière et la réparation navale continuent à faire tourner leur moteur quand ils sont à quais, et produisent donc une pollution atmosphérique qui a un impact extrêmement délétère sur la santé des habitants et habitantes. Ce phénomène est extrêmement bien documenté, notamment par le collectif CAP au Nord et les différents comités d'intérêts de quartiers concernés (CIQ).

On a trouvé des documents de RTE où il est écrit que l'installation des data centers retarde la possibilité de l'électrification des quais. On a aussi trouvé des documents qui parlent de conflit d'usage autour de l'électrification de la flotte de bus de la ville. La Mairie de Marseille a du négocier avec Digital Realty pour récupérer les 7MW mégawatts nécessaires au branchement des bus électrique de la ville, car l'entreprise avait tout réservé pour alimenter ses data centers.

Les impacts sur le réseau électrique

L'un des autres impacts majeur de la pression des data center sur le réseau électrique à Marseille, c'est qu'ils obligent la construction de nouvelles infrastructures électriques, comme le projet de ligne très haute tension qui est censée relier Jonquières-Saint-Vincent à Fos-sur-Mer en traversant les Alpilles, la Camargue et la Craux pour rejoindre la Zone Indusrialo-portuaire du Port de Marseille-Fos.

Il y a une importante mobilisation, avec plus de 32 associations comme le collectif STOP THT 13/30 qui sont vent debout contre cette ligne à très haute tension. Notamment parce que son tracé se trouve dans une zone extrêmement riche en avifaunes et que les lignes à haute tension sont la principale cause de mortalité de l'avifaune dans le monde. Après que les collectifs en lutte aient débunké les arguments sur la transition de l'industrie de Fos-sur-Mer en montrant les fausses promesses qui étaient derrière, le maître d'ouvrage RTE a petit à petit changé de discours pour défendre son projet.

RTE proclame désormais qu'on a "besoin de la ligne THT pour les data centers." Le gestionnaire du réseau explique que 15 à 20% des 4 GW qui seraient amené à circuler à travers cette ligne à très haute tension sont censément dédiés aux data centers.

La relance de la construction de sites de production électrique

Les coalitions d'associations pointent que pour l'instant on ne sait pas encore où seront produits ces 4 GW. Or on voit très bien comment cela peut engendrer une chaîne de nécessité qui va de réaction en réaction. On impose des data centers, et ça va nécessiter la construction de nouvelles lignes à très haute tension, qui elles même vont nécessiter la construction de nouveaux sites de production probablement nucléaire.

Le retour du fossil

A noter également, que si un problème advient sur le réseau électrique, alors des générateurs fonctionnant au fioul vont prendre le relai. Le fioul est stocké dans d'immenses cuves à proximité des data centers. Ces générateurs sont d'ailleurs testés régulièrement pour les maintenir en bon fonctionnement. On voit bien qu'on ne sort donc pas du tout de la dépendance aux énergies fossiles.

Les impacts de la chaîne de production des data centers

On a vu les impacts territoriaux. Mais quand on parle des luttes du numérique, c'est toute la chaîne de production des data centers qu'il faut prendre en compte.

Elle va de l'extractivisme mondialisé aux usines de production en Chine, aux fonderies et usines de puces de Taïwan, à l'extraction du germanium en Chine, à telle extraction de lithium, soit en Amérique du Sud, soit dans l'Allier, etc.

Un data center est composé de milliers de serveurs - il y a 630 000 serveurs dans le data center PAR08 de Digital Realty de La Courneuve par exemple - qui des sont ordinateurs beaucoup plus compacts et beaucoup plus puissants que nos ordinateurs individuels et qui ont une durée de vie très limitée par rapport au cycle d'innovation. En moyenne les serveurs sont remplacés tous les 2 à 10 ans. Les puces ont une durée de vie de 6 mois à 3 ans.

En général, on les jette, parce qu'il n'y a pas de filière structurée de réemploi, et les alliages de métaux des puces les rendent pratiquement impossible à réutiliser. Ils rejoignent probablement les décharges d'objets numériques à ciel ouvert au Ghana ou en Inde. L'ONU prévoit qu'il y aura 82 millions de tonnes de déchet à l'horizon 2030.

C'est avec tout les collectifs qui luttent contre toutes ces industries néfastes qu'il faut tisser des alliances et des réflexions.

La chaine des puces

Le collectif StopMicro à Grenoble visibilise très bien les enjeux des puces et parle de l'impossibilité de dire que la multinationale franco-italienne STMicro Electronics, qui possède une fonderie de puces pas loin de Grenoble, puisse être considérée comme relevant d'une "stratégie vers une souveraineté numérique française", tellement ces chaînes de productions sont mondialisées.

Les machines industrielles ne sont pas françaises, les capitaux ne sont pas français, les plaques de silicium ne font qu'une halte dans cette usine avant d'être envoyées ailleurs. C'est sur des filières mondialisées d'exploitation que se base la possibilité de la production de ces puces, qui de toute façon sont considérées comme trop grossières pour les serveurs de data centers - elles se retrouvent plutôt dans les capteurs de drones, dans les voitures électriques ou les gourdes connectées.

Il est important de le redire, les infrastructures du numérique dépendent de la structure impérialiste du monde et des structures coloniales et des chaînes d'approvisionnement coloniales.

La chaîne des smartphones

Au cours de notre enquête, nous avons rencontré une personne de Fairphone, Agnès Crépet, qui est aussi membre de l'association techno-critique Le Mouton Numérique, et leur témoignage est absolument passionnant, on vous invite à aller voir leur travail.

Depuis 2013 la société Fairphone tente de produire industriellement des smartphones éthiques - et ielles dise explicitement qu'aujourd'hui, il est tout simplement impossible de faire un téléphone éthique.

Un smartphone éthique, ça n'existe pas.

Ielles remontent les filières de productions : elles sont tout simplement intracables, et à chaque niveau, la réalité matérielle des économies locales est catastrophique. Que ce soit dans les mines d'or, de cobalt, de coltan, de germanium, dans les usines d'assemblages et leurs cascades de sous-traitants, que ce soit dans les chaines logistiques : à tous les niveaux, les conséquences sur les écosystèmes, les riverain·e·s et sur les travailleur.euse.s sont catastrophiques. Tout ce qu'ielles arrivent à faire, c'est tenter que ça soit un peu moins pire.

Un "data center vert", ça n'existe pas, c'est impossible.

La chaîne extractive

Sur le sujet de l'extraction minière, on vous invite à aller voir le travail de nos camarades de Génération Lumière. Ielles sont des réfugié·é·s congolais·e·s qui font le lien entre les massacres en République Démocratique du Congo qui depuis les années 1990 se succèdent et prennent à chaque fois des formes différentes, et l'industrie minière, avec tous ses échelons. Cette industrie minière n'existerait pas sans ses débouchés commerciaux. Ces débouchés commerciaux, ce sont majoritairement la transition écologique et le numérique. Notamment le cobalt et le coltan qui sont nécessaire aux outils numériques.

On date le début de l'explosion du numérique aux années 1990. L'intensification des guerres et massacres en République Démocratique du Congo datent de la même période, ainsi que l'intensification de l'extraction minière, qui a engendré plus de 6 millions de morts.\ Bien entendu, les violences coloniales en RDC se construisent au moins depuis la conférence de Berlin en 1885 qui donne le Congo à Léopold II pour sa propriété personnelle, et les 10 millions de mort liée à l'industrie du caoutchouc et à la colonisation qui s'en suivie.

Lutter contre les data centers comme prises potentielles

C'est à partir de ces luttes, c'est à partir de ces violences écologique et coloniale, que, au sein du collectif Le Nuage on dit qu'il faut absolument lutter contre les data centers près de chez nous.

Les data centers sont une prise potentielle très pertinente. Car si il est nécessaire d'avoir des réflexions sur des stratégies politiques à long terme, celles-ci doivent d'abord s'ancrer dans les luttes de terrain.

Il faut ralentir la machine, mais aussi se donner l'occasion de comprendre comment elle fonctionne et comment elle se matérialise et territorialise.** Ralentir la machine, ça peut commencer par lutter contre les data centers près de chez soi.

Nous avons traduit en français une petite brochure d'une camarade canadienne Anne Pasek, qui raconte très bien ça.

Une des choses assez importante à saisir, c'est que Google, Amazon, Microsoft et Meta qui sont parmi les entreprises les plus puissantes du monde, tirent leur pouvoir et leur chiffre d'affaire de leurs infrastructures numérique. Ces entreprises sont propriétaires de dizaines de câbles sous-marins et de centaines de data center, dans lesquels elles installent leur propre cloud. Et c'est ce cloud, nommé Azure chez Microsoft, AWS chez Amazon et Google Cloud chez Alphabet, que vendent ces entreprise à leurs clients.

Le cloud est le point nodal de la puissance économique des big tech, et ce qui leur permet de se rendre nécessaire et indispensable à tout l'écosystème. Le complexe militaro-industriel, les états, les institutions, le tissus économique etc.. tous sont dépendant·es des puissances de stockage et de calcul des espaces cloud des big cloud. À titre d'exemple, 58% des bénéfices d' Amazon viennent de l'exploitation de leur infrastructure cloud.

Les infrastructures cloud sont une clé centrale du pouvoir des GAFAM. Empêcher le développement des infrastructures, c'est empêcher ce pouvoir-là de se matérialiser.

Ce qu'une autrice comme Cécilia Rikap raconte très bien, c'est que c'est à partir de ces infrastructures cloud que les Big Tech arrivent à inféoder tout le champ numérique. Ces entreprises font énormément de réseautage et de maillage du territoire à travers l'installation de leurs infrastructures cloud, et à coup de partenariats et d'argent donné aux collectivités et aux institutions, comme Microsoft avec la Région Sud et Google avec France Travail.

Ils rentrent dans énormément d'espaces de la vie démocratique locale à travers ces mécanismes d'influence, et se rendent nécessaire pour les administrations, et toute la donnée publique française est stockée dans le "cloud souverain" Blue géré par Microsoft ou le cloud Sens géré par Google.

Et donc au-delà de ce dont ils sont directement propriétaires, les GAFAM réussissent à construire une position dans le secteur capitaliste du numérique où ils fabriquent une dépendance matérielle et technique à leurs infrastructures.

Lutter contre les data centers, c'est aussi réussir à mettre un doigt dans la machine de ce pouvoir qui est en train de devenir plus que tétanisant. Il faut réfléchir à des infrastructures différentes, pourquoi pas publiques, et entamer une vraie réflexion sur une sortie des dépendances. Cela peut être un levier vers le démantèlement de ce système qui a pour but la domination.

Construire un rapport de force contre le numérique dominant

Des initiatives commencent à émerger en France. Il y un notamment un recours juridique en cours sur un data center Amazon à Wissous, en Essonne. Une coalition, soutenue par l'association Data 4 Good et à travers la coalition Hiatus, s'est montée cet été pour soutenir juridiquement le collectif local qui porte le contentieux.

Ce collectif lutte depuis longtemps contre le développement de ce data center, dont l'opérateur est Cyrus One et le client final Amazon. Le recours va être jugé au tribunal administratif de Versailles, et l'objectif serait d'en faire un des premiers gros contentieux sur les enjeux de data center, et de faire jurisprudence.

C'est très important qu'on arrive à essayer de construire un rapport de force juridique et médiatique sur ces enjeux-là. C'est une autre invitation, si vous voulez vous engager contre le numérique dominant.

Pouvoir géopolitique du Cloud

Dans le travail du Nuage, on essaie aussi de comprendre comment le pouvoir du cloud se construit. Et c'est ce qu'on appelle parfois les impacts de "3ème ordre", c'est-à-dire les impacts liés à ce que les infrastructures permettent.

Ces infrastructures permettent le développement de la vidéo-surveillance de masse, et sont nécessaire au développement de la VSA (vidéo surveillance algorithmique), elles permettent les algorithmes de contrôle social comme ceux de France Travail ou de la CAF, la publicité ciblée, l'e-commerce de masse, le trading à haute fréquence, mais aussi, elles deviennent centrales pour développer les génocides, guerres et massacres, qui ont lieu actuellement.

Complicité des big cloud dans le génocide

La campagne lancée par les travailleur·euses de la tech No Tech for Apartheid montre la complicité de tous les cloud providers avec l'entité sioniste génocidaire. Google, Amazon, Oracle et Microsoft construisent des data center et vendent de l'espace cloud, des capacités de calcul et des logiciels à l'armée sioniste en ce moment. Microsoft stocke dans des data center aux Pays Bas et en Irlande des milliers d'heures d'enregistrements d'écoutes des palestiniens et palestiniennes. A Marseille, une coalition d'organisations a lancé une campagne pour visibiliser le partenariat entre Digital Realty et MIVNE, une entreprise immobilière active dans les colonies et condamnée par le droit international, pour l'installation de data centers sur le territoire.

Ces acteurs, notamment en tant que possesseurs des infrastructures dédiées à l'IA, se rendent nécessaire aussi par la puissance militaire que ces infrastructures rendent possible. Cela rappelle l'exemple rapporté par Andreas Malm dans son livre Pour la Palestine comme pour la terre, où il montre à quel point les navires de guerre à vapeur ont participé à l'imposition de la technologie de la vapeur et par là même à changer les règles du jeu militaire.

Aujourd'hui les infrastructures cloud dédiées IA représentent la vague d'investissement la plus importantes de l'histoire, et permettent de passer la guerre à l'échelle.

Startup de guerre

Parallèlement, on assiste à un développement massif des start-up de "defense tech". Ce sont des entreprises comme Palantir ou Anduril, etc, issues de l'écosystème de financement de la Sillicon Valley qui entendent "révolutionner" la manière dont on fait la guerre avec l'intelligence artificielle. Elles vendent des logiciels et produisent des armes, des drones et des missiles avec IA pour différentes armées, étasunienne notamment.

OpenAI - l'entreprise derrière ChatGPT - vient équiper les drones d'Anduril avec des IA, en se basant sur les capacités massives des infrastructures cloud de Microsoft. Quand on utilise ChatGPT, d'une certaine manière, on aide à l'entraînement de l'intelligence artificielle et à la production de valeur d'OpenAI.

Guerre à la Guerre

Et parce que ça devient un des principaux endroits de captation de valeur économique, parce que ça devient un des must-haves de tout complexe militaire ou industriel, Le Nuage était sous nos pieds a rejoint la coalition Guerre à la Guerre afin de visibiliser ces complicités entre le complexe militaire ou industriel et les big tech.

La dépendance militaire et la dépendance économique grandissante envers ces technologies fabriquent un effet d'entraînement où tout le monde veut faire partie de la course pour l'innovation numérique.

Et au coeur de cette course, il y a les data centers pour lesquels on fait sauter toute la législation environnementale et démocratique.

C'est l'objet du projet de loi simplification de la vie économique, qui est la traduction législative de la volonté macroniste prônée lors du Sommet de l'IA de février 2025 d'ouvrir les portes de la France aux investisseurs de data centres et d'intelligence artificielle.

On voit une volonté totale de l'état français de créer une "data center nation", de déréguler et de faciliter tout ce qui peut attirer les capitaux pour développer les infrastructures cloud en France.

A partir d'une lutte très locale, celle contre les data centers à Marseille, on arrive finalement à la conclusion que les infrastructures du numérique sont une des formes contemporaines des infrastructures de la mondialisation au service des puissances impérialistes, et que ces data center sont une des bases matérielles du déploiement de ces puissances sur tous les territoires.

Ce texte reprend en partie une intervention proposée lors des universités d'été de la France Insoumise à l'été 2025 dans la Drôme sur " L’impact écologique du numérique et de l’IA ».

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